Vendredi après-midi. Je quitte mon bureau pour aller rendre visite à mon père. La chaleur n’est pas retombée, Paris est un véritable four. Au coin des rues, traînent des grappes de touristes exténués. Les feuilles des arbres pendent misérablement. La poussière et la saleté forment des nuages gris et rampants. Je décide de marcher jusqu’à l’avenue Kléber, ce qui devrait me prendre quarante-cinq minutes. Il fait trop chaud pour le vélo et j’ai envie d’un peu d’exercice.


Les dernières nouvelles en provenance de l’hôpital sont bonnes. Le docteur Besson et Valérie m’ont appelé toutes les deux pour me dire que Mélanie reprenait des forces. (Il y a aussi eu des SMS d’Angèle Rouvatier, dont le contenu érotique m’a donné le frisson. J’ai sauvegardé tous ces messages dans mon téléphone.) En tournant à gauche après les Invalides, mon portable se met à vibrer dans ma poche. Je regarde le numéro qui s’affiche sur l’écran. Rabagny. Je décroche et regrette immédiatement de l’avoir fait. Il ne prend même pas la peine de me saluer. Comme d’habitude. Il a quinze ans de moins que moi, mais ne me montre pas le moindre respect.

— Je reviens de la crèche, aboie-t-il. Et tout ce que je peux dire, c’est que je suis atterré par votre manque de professionnalisme. Je vous ai engagé parce que vous aviez bonne réputation et que certaines personnes avaient été impressionnées par votre travail.

Je le laisse déblatérer. C’est toujours la même rengaine. J’ai souvent essayé de lui rappeler qu’en France, pendant le mois d’août, il est impossible de trouver rapidement des gens pour travailler, comme il est difficile d’obtenir les fournitures nécessaires.

— Je ne pense pas que le maire apprécie le fait que la crèche ne puisse pas ouvrir ses portes pour la rentrée de septembre, comme c’était prévu, continue-t-il. Vous avez pensé à ça ? Je sais que vous avez des problèmes familiaux, mais je me demande parfois si vos fameux problèmes ne vous servent pas d’excuses.

Je glisse le téléphone dans la poche de ma chemise sans l’éteindre et accélère le pas. J’approche de la Seine. La crèche n’a été qu’une longue série d’imprévus et de malentendus : le plancher mal posé, un peintre (qui ne faisait pas partie de mon équipe) qui se trompe dans les couleurs. Rien qui ne fût de mon ressort. Mais Rabagny ne voulait pas en démordre. Il ne pensait qu’à me prendre en défaut. Il m’avait tout de suite pris en grippe. Quoi que je fasse ou quoi que je dise, je l’irritais. D’ailleurs, la plupart du temps il évitait de croiser mon regard et fixait mes chaussures avec un air désapprobateur.

Je me demande combien de temps je vais pouvoir supporter son attitude. Le boulot est bien payé, au-dessus des tarifs habituels. Je sais qu’il faut que je prenne sur moi. La question est : comment ?

Après la place de l’Alma, où des hordes de touristes en larmes se penchent pour apercevoir le tunnel où Lady Di est morte, je commence l’ascension de l’avenue du Président-Wilson. Il y a moins de voitures, c’est un quartier plus résidentiel. Le 16e arrondissement, sa tranquillité, sa richesse, sa bonne éducation… Sinistre arrondissement. Quand vous dites à un Parisien que vous habitez le 16e, il en déduit que vous êtes plein aux as. L’été, les rues se vident. Tout le monde est en Normandie, en Bretagne ou sur la Côte d’Azur. Vieilles fortunes et nouveaux riches s’y côtoient avec plus ou moins de grâce. Le 16e ne me manque pas. Je suis heureux d’habiter rive gauche, dans le quartier bruyant, coloré et branché de Montparnasse, même si mon appartement donne sur un cimetière.

Je coupe par la rue de Longchamp. Je ne suis plus très loin de l’avenue Kléber. Les images de mon enfance me reviennent, tristes, déplaisantes. Je me demande pourquoi ces rues vides, bordées de majestueux bâtiments haussmanniens, sont à ce point lugubres. Pourquoi ai-je tant de mal à respirer en me promenant par ici ?

Arrivé avenue Kléber, je regarde ma montre. Je suis en avance. Je marche encore un peu, jusqu’à la rue des Belles-Feuilles. Cela fait des années que je ne suis pas venu ici. Dans mon souvenir, c’était un endroit vivant et animé. C’était la rue où l’on faisait les courses. On y trouvait le poisson le plus frais, la viande la plus goûteuse, la baguette la plus croustillante, à peine sortie du four. Ma mère y allait chaque matin, avec son filet à provisions sous le bras. Mel et moi suivions, respirant l’odeur des poulets grillés et des croissants chauds qui nous mettaient l’eau à la bouche. Aujourd’hui, la rue est déserte. Un McDonald triomphant a pris la place d’un ancien restaurant gastronomique et un supermarché Picard celle d’un ancien cinéma. La plupart des magasins d’alimentation ont été remplacés par des boutiques de vêtements ou de chaussures chic. Les odeurs alléchantes ont disparu.

Je vais jusqu’au bout de la rue. Si je tourne à gauche, par la rue de la Pompe, j’arrive tout droit chez ma grand-mère, avenue Georges-Mandel. Je caresse un moment l’idée de lui rendre visite. Le lymphatique et gentil Gaspard viendra m’ouvrir en souriant, si heureux de voir « Monsieur Antoine ». Je remets ça à un autre jour. Je retourne du côté de chez mon père.

Au milieu des années soixante-dix, après la mort de notre mère, la galerie Saint-Didier a été construite à côté d’ici, un gigantesque triangle qui avait nécessité la démolition de charmants hôtels particuliers du coin et fait apparaître, dans son sillage, boutiques et supermarchés. L’énorme construction n’a pas bien vieilli. La façade est pleine de rouille et de taches. Je presse le pas.

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